Oiseaux.ch

Le portail de référence des oiseaux sauvages en Suisse

Observation, étude, protection et photographie des oiseaux sauvages

La chronique
de Lionel Maumary

Le Tarier mystère

Lionel Maumary, Oiseaux.ch, 05.04.2014

Le 2 avril 2014, Guillaume Rapin photographie dans la plaine de la Broye un Tarier étrange, présentant une gorge et des joues blanches ainsi qu'un large sourcil blanc. Ces caractéristique pourraient faire penser à un hybride de Tarier pâtre (Saxicola torquatus) et de Tarier des prés (Saxicola rubetra), ou au Tarier des Canaries (Saxicola dacotiae), mais aucune de ces espèces ne présentent les joues blanches. Le large collier blanc, la poitrine et les flancs orange descendant bas autour du ventre et l'absence de stries sur la calotte uniformément sombre plaident plutôt pour un Tarier pâtre aberrant. Les motifs de la queue et des ailes auraient pu révéler des informations utiles mais n'ont malheureusement pas pu être observés.


illustration

Probable Tarier pâtre aberrant photographié le 2.4.2014 dans la plaine de la Broye par Guillaume Rapin. Ces photos ont été publiées sur Internet aux adresses suivantes :http://photoswisscore.blogspot.com et www.birdline.ch

Le Tarier pâtre a une vaste répartition à travers l'Ancien Monde : la sous-espèce S. t. rubicola niche au Maghreb et en Europe continentale, au nord jusque sur les côtes de la mer du Nord et à l'est jusqu'à une ligne reliant Grozny à Tblisi à , à l'exception des côtes de l'Atlantique et de la Manche, où il est remplacé par S. t. hibernans au croupion sombre, qui se trouve aussi en Grande-Bretagne ; S. t. variegata niche des steppes de la basse Volga et de l'embouchure de l'Oural au sud jusqu'au Caucase, S. t. armenica dans les montagnes de l'est de la Turquie, en Transcaucasie et dans le nord de l'Iran au sud jusqu'aux monts Zagros, S. t. maura dans le nord de la Russie à l'est d'Arkhangelsk et de la mer Caspienne au Ienisseï et au lac Baïkal, S. t. stejnegeri en Sibérie orientale à l'est du Ienisseï jusqu'en Mandchourie, au Japon et à la Corée, S. t. indica dans l'Himalaya, przewalskii en Chine et S. t. felix dans le sud-ouest de l'Arabie. ; 15 autres sous-espèces se trouvent en Afrique tropicale, y compris Madagascar et les îles Comores. Avec env. 450'000 couples, l'Espagne héberge le tiers de la population européenne (Russie non comprise). Les populations du sud-ouest de la Norvège, d'Europe centrale et orientale sont entièrement migratrices, se mêlant aux populations partiellement sédentaires d'Europe occidentale et méridionale en hiver, la limite orientale de l'aire d'hivernage régulier au nord de la Suisse correspondant approximativement au cours du Rhin.

En Suisse, l'espèce est localisée aux régions chaudes et sèches de l'ouest et du sud du pays, les plus fortes densités se trouvant en Champagne genevoise, dans les vallées du Rhône, du Rhin et du Tessin ; ailleurs sur le Plateau, les nidifications sont rares et isolées. Le Pâtre habite avant tout les plaines et coteaux exposés au sud jusque vers 800 m d'altitude, notamment dans les vallées à foehn ; au-delà, ses installations sont particulièrement tributaires du microclimat local et restent donc ponctuelles et irrégulières. Dès 1996 et 1997, des nidifications ont été constatées à des altitudes jamais atteintes auparavant dans le Jura à la Vallée de Joux VD entre 1'020 et 1'050 m d'altitude, dans les Alpes à Loèche VS 1'260 m, à Scuol GR 1'360 m et à Tschlin GR 1'460 m ; la nidification la plus haute constatée avant 1960 à Liddes 1'460 m doit être considérée avec circonspection : à cette époque, les nicheurs se cantonnaient au-dessous de 600-700 m dans l'ouest du pays, jusque vers 950 m en Valais. En période de migration, l'espèce peut être observée dans toutes les zones agricoles du Plateau, des captures étant de plus en plus régulièrement effectuées sur les cols alpins de Bretolet VS, de la Croix VD et de Jaman VD. Ne supportant guère l'enneigement prolongé, les hivernants occasionnels sont localisés aux régions les plus basses, notamment dans l'ouest du bassin lémanique (région de Genève) et le sud du Tessin (Mendrisiotto).

Dès le mois d'août, les jeunes se dispersent hors des sites de nidification. La migration postnuptiale, très diluée et discrète, débute insensiblement dans les derniers jours d'août, s'affirme en septembre et culmine à mi-octobre pour se terminer fin novembre. Une fraction des populations tessinoise et genevoise sont sédentaires, ce qui entraîne de fortes pertes lors d'hivers rigoureux très enneigés. La migration de printemps débute vers mi-février, lorsque les premiers oiseaux réapparaissent sur les sites de nidification, culmine dans la seconde moitié de mars et s'achève mi-avril. Au cours du XXe siècle, la date d'arrivée des premiers migrateurs s'est avancée d'env. deux semaines en Suisse, comme dans le nord de l'Europe, conséquence probable du réchauffement climatique ; la migration d'automne s'est retardée dans une moindre mesure. L'hivernage n'est devenu régulier qu'à partir des années huitante, quoique les preuves de séjours continus en janvier sont toujours rares.

Jusque vers 1960, le Tarier pâtre était localisé surtout à l'ouest et au sud du pays, en général à basse altitude ; dans les années septante, 85 % couples étaient encore confinés autour de Genève, en Valais et au Tessin. Entre l'atlas de 1972-76 et celui de 1993-96, 46 nouveaux carrés kilométriques ont été colonisés, notamment dans l'arc alpin et le Jura, alors que 26 autres ont été abandonnés, notamment au Tessin, ce qui représente une expansion globale de plus de 20 % et témoigne d'une montée en altitude des nicheurs. De fortes augmentation ont notamment été constatées dans la vallée du Rhin saint-galloise et en Champagne genevoise ; sur 5 surfaces de suivi à long terme, dont deux seulement étaient occupées par l'espèce pendant toute la période, la somme moyenne de couples nicheurs est passée de 6.4 (1990-94) à 11.8 (1995-99). L'effectif helvétique est passé de 239 couples en 1978/79 (Biber 1984) à plus de 500 en 1993-96, mais de façon inégale selon les régions : pendant cette période, la population est passée de 50 à 120 couples dans le canton de Genève, de 90 à 150 en Valais mais de 50 à 50-70 au Tessin ; dans le reste du pays, l'effectif est passé de 40 à env. 180 couples, dont 60-80 dans la vallée du Rhin saint-galloise. Au bord du lac de Constance, où l'espèce ne niche régulièrement que depuis les années huitante, l'effectif nicheur a augmenté de 900 % entre 1980-81 et 1990-92, alors que l'aire occupée s'est étendue de 250 % ! Les hivers rudes du milieu des années huitante, qui ont aussi touché les hivernants au sud de la Suisse, ont entraîné une légère baisse de l'effectif nicheur, notamment au Tessin en janvier/février 1985. Pendant les années nonante, les hivernants ont profité de conditions clémentes et se sont montrés plus nombreux qu'auparavant. Un recul a toutefois été observé en 1999, probablement dû aux grands froids accompagnés d'importantes chutes de neige jusqu'en plaine en février 1999, qui ont occasionné de lourdes pertes.

Le Tarier pâtre se cantonne de préférence dans des friches herbeuses ouvertes et ensoleillées, même de faible étendue, d'habitude pourvues de quelques buissons ou d'autres perchoirs dominants, d'où il surveille son domaine. Il s'agit souvent de talus ou de bordures de chemins, voies ferrées, routes, fossés, canaux, bisses ou de gravières, haies ou encore d'espaces incultes entre des champs ou des vignes, comme aussi de coteaux secs et broussailleux, de terrains vagues ou d'exercice militaire, voire de sites humides comme les abords de tourbières. Diurne et solitaire, il se nourrit principalement d'insectes (diptères Diptera, hyménoptères Hymenoptera, criquets Acrididae, papillons Lepidoptera, coléoptères Coleoptera ou libellules Odonata), gastéropodes Gasteropoda et d'araignées prélevés au sol ou dans les broussailles. Il tombe généralement sur sa proie depuis un poste d'affût peu élevé, de préférence sur la terre nue ; il guette aussi en vol sur place et poursuit les insectes au vol à l'occasion, ou sautille à terre pour picorer ses proies. Les migrateurs volent pendant la nuit, parfois en couple, et sont assez statiques pendant leur escale diurne, se contentant d'une friche, d'une haie ou d'un talus pour se nourrir et se reposer. L'espèce hiverne est territoriale aussi en hiver, parfois en couple. Les cris les plus fréquents ressemblent à ceux du Rougequeue noir mais plus roulés « vist-trak-trak », répétés sans cesse lorsque l'oiseau est alarmé aux abords du nid ; le chant, typiquement délivré depuis le sommet d'un buisson, est une brève strophe aiguë, douce et répétitive.

Le nid est construit à terre à l'abri d'une touffe d'herbes, aussi sous le feutrage de la végétation sèche ou verte, sous des arbrisseaux ou sous une motte de terre au bord d'un fossé ; par exception, le nid peut être surélevé de 20 cm au-dessus du sol sur des tiges couchées. La construction a rarement lieu avant fin mars, surtout début avril, et dure env. 1 semaine ; la construction la plus précoce a été constatée le 17 mars 1948 près de Meinier GE. Les 5-6 (4-7) œufs sont pondus une première fois dès le mois d'avril, une deuxième en mai/juin et souvent encore une troisième en juin/juillet ; le chevauchement est fréquent, la deuxième ponte débutant souvent avant l'envol de la première nichée. La ponte la plus précoce a été constatée le 22 mars 1948 près de Genève, où les jeunes étaient déjà hors du nid le 17 avril ; la couvée la plus tardive a été observée le 31 juillet 1948 dans la région de Genève, et les derniers jeunes au nid le 16 août 1948. L'incubation par la femelle, dès la ponte du dernier œuf, dure 14-15 (13-16) jours, dès la ponte du dernier oeuf ; les jeunes quittent le nid à l'âge de 15-16 (12-17) jours et deviennent indépendants 1-2 semaines plus tard. La maturité sexuelle est atteinte à l'âge d'un an. La densité des nicheurs est généralement de l'ordre de 1 territoire/km2, sauf en Valais central et à Genève, où elle peut atteindre 13 couples/km2 dans les cultures revitalisées par les bandes-abri ; sur la place d'armes de Bière VD 700 m, 20 territoires ont été recensés sur 4.6 km2 entre 1996 et 1999.

L'évolution positive de l'espèce est probablement en partie due à la création de surfaces de compensation écologique, comme le montre l'exemple de la Champagne genevoise, ou par l'abandon de l'exploitation agricole des talus ; bien moins exigeant que le Tarier des prés quant à la surface de son habitat, le Pâtre peut se contenter d'une bande herbeuse non fauchée. La série d'hivers doux des années nonante a sans doute également favorisé l'espèce, qui profite du réchauffement climatique pour coloniser des sites en montagne. Cette tendance va à l'encontre de la tendance principalement négative constatée ailleurs en Europe depuis les années cinquante, suite à l'intensification de l'agriculture et le remplacement des cultures céréalières traditionnelles par le maïs.



pub

A propos de Lionel Maumary