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La chronique
de Lionel Maumary

Hécatombe de Martinets noirs

Lionel Maumary, Oiseaux.ch, 24.07.2011

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Les températures en-dessous de la moyenne et les abondantes pluies de juillet ont fini par avoir raison des Martinets noirs, qui ont subi une véritable hécatombe ces derniers jours. Entre le 20 et le 22 juillet, plus de 20 individus ont été recueillis à la Vaux-Lierre d'Etoy VD et 45 au Centre de réadaptation de Genthod GE. La plupart d'entre eux sont des jeunes mais un grand nombre d'adultes figurent parmi les victimes du manque d'insectes.

Le Martinet noir est largement distribué à travers la zone tempérée d’Eurasie, atteignant le cercle polaire en Scandinavie. Avec environ 1’000'000 de couples chacune, la France et l’Italie hébergent 45 % de la population européenne. Les quartiers d’hiver se situent en Afrique sub-équatoriale. En Suisse, l’espèce est répandue dans toutes les zones urbaines et rurales, de la plaine jusque vers 2'000 m d’altitude : près de 70 % des sites de nidification se répartissent au-dessous de 800 m, environ 15 % entre 800 et 1'000 m et 15 % entre 1'000 et 2'000 m, les nids les plus élevés se trouvant à 2'430 m au col de la Furka VS. Le Martinet noir est particulièrement abondant dans les vieux petits villages du Tessin, où les toits de pierre et les églises lui offrent à profusion les niches étroites qu’il préfère. En automne, des concentrations de migrateurs peuvent être observées le long du Jura au Fort l’Ecluse F et dans les Alpes aux cols de Bretolet VS et du Grand-Saint-Bernard VS ou au val Ferret VS.

La migration postnuptiale s’observe dès mi-juillet dans les Alpes, notamment au col de Bretolet VS, période à laquelle les oiseaux se rassemblent par centaines, voire milliers, autour d’essaims d’insectes. Le passage culmine de fin juillet à mi-août ; le départ des nicheurs indigènes a systématiquement lieu entre le 20 juillet et le 6 août, pratiquement toute la population disparaissant du jour au lendemain. Après une diminution rapide en août, quelques migrateurs sont encore observés irrégulièrement jusqu’en septembre, rarement en octobre et exceptionnellement en novembre, voire décembre, la donnée la plus tardive étant celle d’un oiseau épuisé le 12 décembre 1994 à Frutigen BE. Au printemps, le gros des arrivées a lieu dans la dernière décade d’avril, mais des avant-coureurs arrivent parfois déjà pendant la première moitié de ce mois, exceptionnellement fin mars. La migration culmine entre le 26 avril et le 5 mai et se termine à fin mai. Très sociable, les Martinets noirs peuvent se rassembler en grandes concentrations dans les zones riches en nourriture, pendant la migration ou lors de fuites consécutives aux mauvaises conditions atmosphériques : le cas échéant, des flux ininterrompus dirigés vers le sud-ouest peuvent être observés au col de Bretolet VS, mais également à toute période de l’été en plaine.

Originellement, le Martinet noir nichait dans les anfractuosités de falaises et dans de vieux arbres creux, avant de profiter des constructions humaines qui lui ont offert de nouveaux sites de reproduction. Après avoir augmenté aux XIXe et XXe siècles, les effectifs du Martinet noir sont généralement en diminution aujourd’hui en Europe. En Suisse, le déclin est à peine perceptible et n’a pas encore influencé la distribution, qui est restée inchangée entre 1972-76 et 1993-96. En Grande-Bretagne par contre, le nombre de carrés de 10x10 km occupés par l’espèce a diminué de 11 % entre 1972 et 1976 et de 48 % entre 1988 et 1991. Lors de printemps pluvieux, les adultes peuvent mourir en masse, ce qui provoque parfois des chutes brutales et durables des effectifs nicheurs. De telles catastrophes se sont notamment produites en 1909 à Bâle et Delémont JU, en 1948 et en 1983 : en mai de cette dernière année à Malleray-Bévilard BE, l’effectif nicheur a chuté de 125 à 15-20 couples ; il a fallu une dizaine d’année pour que la population se reconstitue.

L’espace aérien est l’habitat du Martinet noir qui, grâce à son vol rapide, peut s’éloigner à 7-8 kilomètres de son site de nidification entre deux nourrissages, pour se nourrir du plancton aérien à haute altitude. Sa vitesse habituelle est de 60 km/h en vol horizontal, mais peut atteindre 200 km/h lors de descentes en piqué. Il niche dans les villes et les villages, de préférence les vieux quartiers qui lui offrent de nombreux sites de nidification dans leur toiture. Diurne et grégaire, il se nourrit exclusivement d’insectes et arachnides de 2-10 mm gobés au vol : éphémères, hétéroptères (pucerons), hémiptères, coléoptères, hyménoptères, diptères, lépidoptères, neuroptères etc., araignées suspendues à leur fil se laissant emporter dans le vent ; les insectes à aiguillon sont évités. Opportuniste, le Martinet noir profite des concentrations momentanées d’insectes, telles que les essaims de fourmis volantes ou encore l’émergence massive de l’Altise d’hiver Psylliodes chrysocephala, au moment où les cultures de colza arrivent à maturité, ou encore les mouches et taons attirés par le bétail. A l’exception de l’incubation, toutes les activités sont effectuées en vol, telle que la récolte de matériel pour le nid, le lissage des plumes ou l’accouplement, qui se résume à un bref contact aérien ; pour boire, le Martinet noir effleure délicatement la surface d’un plan d’eau calme, du bout de la mandibule inférieure du bec grand ouvert, en relevant les ailes en V ; le bain est pris par ricochets sur l’eau. Fait unique dans le monde avien, le sommeil est également aérien, les oiseaux s’élevant en tournoyant au crépuscule (env. 20 min. après le coucher du soleil) pour atteindre des couches d’air plus chaudes entre 700 et 3'000 m d’altitude, où ils somnolent en battant des ailes au ralenti en se laissant dériver dans le vent, comme sur un mode de « pilotage automatique » économisant l’énergie : le nombre de battements d’ailes à la seconde passe de 11 pendant la journée à 6-7 pendant la nuit, et les phases de vol plané sont prolongées. Les martinets se rassemblent au lever du soleil au-dessus des villages ou quartiers où ils nichent ; ils peuvent également rejoindre leur nid au milieu de la nuit, surtout par temps pluvieux. Etant donné que le vol est incessant, la dépense énergétique doit constamment être compensée par un apport de nourriture. Lors de périodes pluvieuses, les insectes sont moins nombreux et volent bas, ce qui oblige les martinets à se nourrir au ras du sol ; si les conditions météorologiques ne s’améliorent pas, les adultes fuient le pays en masse vers des climats plus cléments, sur des distances de plusieurs centaines de kilomètres, et ne reviennent qu’avec la haute pression. Pendant ce temps, les jeunes tombent en torpeur, faisant chuter leur température corporelle et leur rythme cardiaque pour survivre sans manger pendant plus d’une semaine. A la suite d’une brusque baisse de température, les martinets s’agrippent aux murs des maisons, se suspendant les uns aux autres de façon à former des grappes comptant jusqu’à 50-60 individus. Lors de blocages météorologiques prolongés, les adultes meurent en masse ; ils tombent d’épuisement et sont alors pratiquement condamnés, ayant atteint le stade de non retour. Malgré ses pattes extrêmement courtes, le Martinet noir est tout à fait capable de s’envoler à partir du sol en se catapultant en l’air à l’aide de ses ailes rigides, lorsqu’il est en bonnes conditions physiologiques. Avant leur départ à fin juillet, les Martinets noirs se rassemblent parfois par milliers à très haute altitude. Le soir, les escadrilles de martinets rasent les toits dans un tumulte de cris stridents « srriiiiih-srriiiiih ».

Le Martinet noir niche presque exclusivement dans les anfractuosités de vieux bâtiments, notamment dans les toitures ; il niche sous les tuiles, sur les stores, dans les nids d’Hirondelle de fenêtre ou en nichoir ; il adopte également les fentes des piliers de ponts. Le nid est généralement situé à plus de 10 m de hauteur, occasionnellement à 3 m seulement, mais avec suffisamment d’espace dégagé pour pouvoir s’élancer dans le vide et permettre les manœuvres aériennes à grande vitesse. L’accès aux cavités dont l’orifice est dirigé vers le bas est plus aisé, se faisant en ressource pratiquement sans freinage. Les nidifications en falaises naturelles ne sont connues que de quelques rares sites ; les nidifications isolées dans des cavités de pics ont été signalées autrefois, p. ex. en 1958 et 1960 au parc La Grange à Genève et en 1959 à Oltingen BL. La construction du nid débute peu après la formation du couple ; si le site choisi est déjà occupé par le Moineau domestique, l’Etourneau sansonnet ou la Bergeronnette grise ou le Rougequeue noir, ceux-ci sont éjectés avec leur couvée. Le nid est une coupe ovale de 10-11 cm collée sur une poutre ou un mur, formée de matériaux légers récoltés en vol (plumes, duvet, poils, débris végétaux) et agglutinés de salive ; sa construction dure une dizaine de jours, puis il est rechargé régulièrement au cours de l’incubation et de l’élevage des jeunes. Sur le Plateau, la ponte des 2-3 (1-4) œufs a généralement lieu entre le 12 mai et le 23 juin, soit 2-3 semaines après l’arrivée des couples ; en Engadine GR, la ponte est retardée d’une dizaine de jours par rapport au Plateau. L’intervalle entre chaque œuf est de 2 jours, mais peut se prolonger en cas de mauvais temps jusqu’à 7 jours. L’incubation par le couple, dès la ponte du dernier œuf, dure 19-21 jours. Les jeunes sont nourris par une dizaine de boulettes par jour, contenant chacune plusieurs centaines d’insectes agglutinés par la salive. Le séjour des jeunes au nid est de 42 jours en moyenne, mais peut se prolonger de plus d’une semaine en cas de mauvais temps. Les nids sont généralement infestés de mouches Oxypterum pallidum qui sucent le sang des adultes et des jeunes, les cocons restant dans les nids pendant l’absence hivernale des martinets. Les adultes avalent les déjections des jeunes tombées autour du nid. Les jeunes doivent être parfaitement capables de voler au moment de s’élancer du nid pour la première fois, car ils ne reviendront plus au nid ; s’ils sont abandonnés par les adultes avant de pouvoir voler, ils tombent alors au sol où ils peuvent être recueillis, mais ils sont difficiles à élever, leur nourriture étant très spécialisée (Bonjour 1927, 1941). Il arrive que des jeunes restent prisonniers de fils très fins qui tapissent parfois le nid, et dans lesquels ils se prennent les pattes. Des jeunes encore incapables de voler ont été trouvés le 30 août 1956 à Lausanne VD et le 30 août 1958 à Ruswil ; le 30 août 1957, un adulte nourrissait encore à Silvaplana GR. Il n’y a normalement qu’une ponte annuelle, mais des pontes de remplacement ont lieu lorsque les conditions météorologiques défavorables contraignent les adultes à abandonner la première couvée. Les couples sont fidèles à leur site de nidification : ainsi, un nichoir posé en 1964 à Oltingen BL a été occupé pendant 13 années de suite par le même couple. Le Martinet noir peut nicher en colonies de 50 couples ou plus, chaque paire cherchant en général à s’installer à proximité de voisins de son espèce ; on peut attirer jusqu’à 100 couples sur un bâtiment en installant des nichoirs adéquats sous les avant-toits.

Très fidèle à son site de nidification, le Martinet noir souffre des rénovations et transformations de bâtiments, qui provoquent fréquemment la disparition des sites de nidification. Les constructions modernes n’offrant de surcroît guère de possibilité pour la reproduction, les effectifs diminuent petit à petit. Des mesures peu coûteuses permettent cependant, lors des rénovations de bâtiments, de conserver ou de créer des sites de nidification, notamment par la pose de nichoirs appropriés.



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A propos de Lionel Maumary