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La chronique
de Lionel Maumary

Un Petit-duc à Romanel-sur-Morges

Lionel Maumary, Oiseaux.ch, 01.06.2015

Les habitants de Romanel sur Morges VD ont le sommeil bercé par la note flûtée d'un Petit-duc depuis début mai. Le Petit-Duc est le seul migrateur transsaharien parmi nos rapaces nocturnes. Le dernier bastion régulièrement occupé en suisse de ce rapace nocturne méditerranéen se trouve en Valais central.


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Photo: Mickaël Fivat

Le Petit-Duc niche dans les zones climatiques méditerranéenne et continentale d'Eurasie ainsi qu'au Maghreb. La sous-espèce nominale niche en France, en Italie, sur les îles centrales de Méditerranée jusqu'au nord de la Grèce et de la Turquie et la Transcaucasie, remplacée au sud-ouest par O. s. mallorcae de la péninsule Ibérique au Maghreb ; 4 autres sous-espèces s'étendent de la Volga à travers l'Asie centrale jusqu'au lac Baïkal, du sud des Balkans au Moyen-Orient, à Chypre et du golfe Persique au Pakistan. L'Espagne et la Croatie se partagent 55'000 couples, soit 65 % de la population européenne. Toute la population hiverne dans la ceinture sahélienne en Afrique tropicale, seuls quelques oiseaux demeurant toute l'année dans la région méditerranéenne.

L'espèce atteint la limite septentrionale de son aire de nidification régulière en Valais central, où elle trouve sur l'adret un climat estival de type méditerranéen ou continental, principalement entre 800 et 1'250 m, jusque vers 1'400 m d'altitude à Montana. Le Petit-Duc a disparu comme nicheur régulier de la plaine valaisanne en 1969 (à Sierre jusqu'en 1968, R.-P. Bille ; à Sion jusqu'en 1972), ainsi que des vallées latérales (dernière observation le 26 mai 1966 à Vollèges), tout comme des vallées chaudes et ensoleillées du Tessin et des Grisons, où des chanteurs sont toutefois encore entendus certaines années : l'espèce fait défaut à Lugano depuis 1966 mais un couple s'est cantonnés aux Bolle di Magadino de 1993 à 1995, où il a niché en 1994 au moins ; les dernières preuves de nidification grisonnes datent de 1992 dans la vallée du Rhin à Bonaduz et de 1995 à Vella dans le Lumnez. Ailleurs en Suisse, des oiseaux se cantonnent parfois et nichent exceptionnellement dans des régions où l'espèce se reproduisait probablement régulièrement jusqu'au milieu du XXe siècle, comme la champagne genevoise (jusqu'en 1956), la basse plaine de la Broye VD/FR, le Seeland BE, le pied du Jura vaudois, le Lavaux VD ou le Chablais vaudois (à Bex jusqu'en 1966) ; une nidification a été signalée dans le canton Schwytz (Fuchs 1975) et un chanteur a été entendu à Andermatt. Au XVIIIe siècle, ce hibou habitait également la vallée de la Venoge VD, la plaine de l'Orbe VD, celle de la Wigger, ainsi que la région de Thun BE, le Haslital et près de Bâle. Dans les régions limitrophes, le Petit-Duc nichait également dans le Haut-Rhin, en Alsace F voisine, jusqu'en 1985 et subsiste encore aujourd'hui dans le nord de l'Italie (Trentin notamment). L'espèce est accidentelle au Liechtenstein et au delta du Rhin A, où 4 chanteurs ont été entendus au XXe siècle (2 en juin 1990). Les migrateurs peuvent aussi être observé en montagne au-dessus de la limite de la forêt, le franchissement des Alpes étant documenté par une capture au col de Bretolet VS.

Les sites de nidification sont désertés pendant la première moitié de septembre, des migrateurs étant encore occasionnellement observés ou capturés en octobre ; un chanteur le 12 octobre 1959 à Mettnau D constitue la donnée la plus tardive pour la région considérée. Au printemps, les nicheurs arrivent dès mi-avril, surtout à la fin de ce mois et en mai. L'observation la plus hâtive date du 25 mars 1957 à Rarogne VS. D'autres arrivent bien plus tard : un mâle non apparié est revenu chanter deux années de suite au Mont-Pèlerin VD à partir de fin juin seulement et jusqu'à fin juillet ; il s'agissait probablement d'un oiseau s'étant reproduit une première fois plus au sud en avril/mai.

Pendant la première moitié du XXe siècle, le Petit-Duc nichait régulièrement en Valais central entre Martigny et Brigue, aussi bien en plaine que sur l'adret, avec un centre de gravité entre Saxon et Sierre ; à cette époque, on pouvait même l'entendre dans les parcs publics de Sion et Sierre. Le 5 mai 1951, pas moins de 6 chanteurs ont été recensés dans un rayon de 200 m ; au printemps 1948, 4 couples étaient cantonnés sur 5 km entre Erde et Aven. En 1976, moins de 20 chanteurs étaient confinés entre Conthey et Montana, de 650 à 1'100 m d'altitude ; en 1978, il n'y en avait que 13, mais des recensements plus systématiques en ont comptabilisé plus de 30 en 1982, 16-19 en 1988, 10 en 1993 et 13 en 1997. Aujourd'hui, cette population, sur le point de s'éteindre, n'est plus représentée que par 4 chanteurs au maximum depuis 1993. Le déclin de l'espèce est aussi sensible au niveau européen, et touche non seulement les petites populations les plus septentrionales mais également les principaux bastions méditerranéens comme l'Espagne, la Grèce ou l'Italie. Depuis le début du XXe siècle, le Petit-duc est également en régression en France, où il a disparu des stations les plus nordiques de la vallée du Rhône et d'Alsace notamment.

En Suisse, les cultures traditionnelles en terrasse possédant une structure bocagère, les prés parsemés de vieux arbres isolés, de vergers à hautes tiges et de boqueteaux, constituent l'habitat optimal du Petit-Duc sur l'adret valaisan entre Savièze et Arbaz. Des chanteurs isolés se cantonnent dans la plaine valaisanne, dans des peupliers ou des saules entourés de prés de fauche, aussi en bordure des marais (Grône VS), voire à l'intérieur de villages possédant de vieux arbres ; un mâle était cantonné dans une forêt de Mélèzes au fond de la vallée de Conches à Geschinen VS, 1'400 m. Essentiellement nocturne et solitaire, le Petit-Duc se nourrit de gros insectes tels que la Sauterelle verte Tettigonia viridissima, grillons, criquets, Hanneton commun Melolontha melolontha, Hanneton de la St-Jean Nom latin et autres invertébrés prélevés au sol ou sur les arbres ; les micromammifères, passereaux (p. ex. Mésange charbonnière, Chardonneret élégant, Bruant ortolan), reptiles et amphibiens sont des proies occasionnelles. Le plus souvent, il scrute le sol depuis un perchoir élevé (arbre, piquet, fil électrique), d'où il fond sur sa victime ; les chauves-souris et papillons de nuit peuvent être capturés en vol. Les proies des mâles et des femelles diffèrent. Rarement actif pendant la journée, il se retire dans la cavité d'un arbre ou se colle à un tronc, son plumage mimant l'écorce le rendant extrêmement difficile à repérer. Dès la nuit tombée, le mâle égrène des « diou » monotone, à intervalles réguliers de 2-3 secondes, tout au long de la nuit entre les épisodes de chasse. Le couple chante parfois en duo, surtout au début de la saison de reproduction, la femelle répondant au mâle avec une tonalité plus élevée. Les mâles peuvent réagir agressivement à l'imitation de leur chant, croyant avoir affaire à un rival violant leur territoire.

Le nid se situe généralement dans la cavité d'un vieil arbre (pommier, peuplier, frêne notamment), le plus souvent un trou de pic entre 1.5 et 10 m de hauteur, exceptionnellement dans un nid de Pie bavarde sur un Orme. Les nichoirs artificiels sont immédiatement adoptés. La ponte des 3-4 (2-6) œufs a généralement lieu entre le 22 mai et le 11 juin. L'incubation par la femelle, dès la ponte du 2e, 3e ou 4e œuf, dure 24-25 jours. L'élevage des jeunes au nid dure 3-4 semaines, les jeunes quittant le nid avant d'être parfaitement capables de voler, après quoi il sont encore nourris par le couple pendant env. 5 semaines. Il n'y a normalement qu'une ponte annuelle. La maturité sexuelle est probablement atteinte à l'âge d'un an.

La régression du Petit-Duc est imputable à l'élimination des vieux arbres à cavités, à la destruction des vergers pour la construction de zones villas ou l'aménagement de terrains de golf, à l'extension du vignoble aux dépends des prairies et à l'extermination des coléoptères et autres gros insectes par les biocides agricoles ; le trafic automobile nocturne y a probablement aussi contribué. La pose de nichoir permet de compenser localement le manque en cavités pour la nidification, mais la sauvegarde de l'espèce dépend avant tout de la conservation de son habitat. La disparition complète de la population relictuelle valaisanne semble imminente : elle semble avoir un taux de reproduction trop faible pour compenser les pertes, et ne bénéficie pas d'une immigration suffisante en raison de son isolement.



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