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La chronique
de Lionel Maumary

Un Vautour moine dans les Alpes suisses

Lionel Maumary, Oiseaux.ch, 28.07.2014

Le 18 juillet 2014, arrivé au sommet du Wistätthore au-dessus de Gstaad BE dans l'espoir de revoir le grand groupe de Vautours fauves (Gyps fulvus) repéré le jour précédent sur une carcasse de mouton, Terry Guillaume se trouve nez-à-nez avec un Vautour moine (Aegypius monachus) ! Il s'agit probablement du même immature qui avait été vu le 26 juin dans la région du col du Jaun au Kaiseregg BE, accompagnant les Vautours fauves. Encore présent au Wistätthore le 19 juillet, il a été revu le 20 au Kaiseregg et le 22 en Valais central à Chamoson. Rarissime en Suisse jusqu'à la fin du XXe siècle, lorsqu'ont débuté les programmes de réintroduction du Vautour moine dans le sud de la France (Cévennes et Baronnies), le plus grand rapace européen est de plus en plus susceptible d'apparaître en été chez nous, à la recherche de nourriture, surtout dans les Préalpes où les moutons sont nombreux.


illustration

Vautour moine de 1er été (2 a.c.) accompagnant 5 Vautours fauves, photographié le 18 juillet 2014 au Wistättore au-dessus de Gstaad BE par Terry Guillaume.

En Suisse, les 4 données du début du XXe siècle (trois dans les Alpes et une dans le Jura) concernent la population originelle. La première observation d'un oiseau introduit dans les Cévennes date de l'été 2002 en Valais central, suivie d'une trentaine d'autres, surtout en Haute-Savoie F, avec notamment 3 ind. Les 20/21 mai 2009 dans la région du Fort-l'Ecluse.

La quasi-totalité de la population européenne de Vautour moine se trouve dans le centre et le sud-ouest de l'Espagne, qui héberge plus de 900 couples (une petite population isolée à Majorque). Dans le sud-est de l'Europe, l'espèce ne niche plus que sporadiquement dans quelques régions reculées des Rhodopes (à la frontière de la Grèce et de la Bulgarie), de Crimée et du Caucase. On la retrouve de façon plus continue de la Turquie à l'Asie centrale et la Chine. Le Vautour moine nichait dans les monts Tatras (République tchèque) jusqu'au milieu du XIXe siècle ainsi que jusqu'en 1880 en Carinthie et dans l'est du Tyrol (Autriche). Bien qu'il n'existe aucune preuve de reproduction en France, l'espèce nichait probablement dans le Massif Central jusqu'en Auvergne au XVIe siècle, ainsi qu'en Provence (Alpilles et Crau), où elle a encore régulièrement été observée en hiver jusqu'au XIXe siècle. Ces données anciennes ont motivé un programme d'introduction dans les Causses de Lozère et d'Aveyron (Cévennes), qui a débuté en 1992. La première reproduction a eu lieu en 1996, et à la fin du XXe siècle cette population comptait 25 individus dont 5 couples nicheurs, parmi lesquels un oiseau bagué originaire de la Sierra de Gredos (Espagne).

Les adultes sont très sédentaires, ne s'éloignant que rarement à plus de quelques dizaines de kilomètres de leur site de nidification. Les données suisses de la population originelle, toutes de fin mai et juin, sont le fait d'oiseaux immatures qui se dispersent à la recherche d'un site de nidification. Les deux oiseaux abattus en 1912 dans l'Oberland bernois à six jours d'intervalle étaient probablement arrivés ensemble.

Par opposition au Vautour fauve, le solitaire Moine habite de préférence les montagnes et les plaines boisées, où il niche en couples très disséminés ou en colonies lâches sur de grands arbres. Il explore son territoire généralement à plus faible altitude que le Vautour fauve, et ne parcourt pas d'aussi grandes distances. Il est principalement charognard mais capture à l'occasion des tortues, des lézards ou des petits mammifères. Il ne se hâte pas aux curées et, contrairement au Vautour fauve, il ne mange pas les viscères, sont bec plus puissant lui permettant de couper les chairs plus dures.

Dès le XIXe siècle, l'espèce a connu un déclin à grande échelle à travers toute l'Europe, surtout dû aux campagnes d'empoisonnement des mammifères prédateurs, conduisant à sa disparition de plusieurs pays et régions : Portugal, nord et est de l'Espagne, Italie, Autriche, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Chypre, Croatie, Bosnie, Albanie, Moldavie, Crète et nord-ouest de la Grèce. Les appâts empoisonnés constituent encore aujourd'hui la principale cause de mortalité. Les plantations d'Eucalyptus ont également provoqué la disparition de plusieurs colonies. A la fin des années soixante, il ne restait plus que 200 couples en Espagne, mais leur protection a permis un retour spectaculaire, surtout en Estrémadure. L'agriculture pastorale est essentielle à la survie de l'espèce. La reproduction en captivité, réussie en Suisse au depuis le début des années huitante, a permis la réintroduction de espèce dans les Cévennes et les Baronnies (France).

Données historiques avant les réintroductions :
1912 : 18 mai, Hasliberg, Reuti BE, m. tué, spécimen conservé au Naturhistorischen Museum de Berne.
1912 : 24 mai, Gadmen BE, m. imm. tué, spécimen conservé au Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel.
1921 : 25 mai, le Noirmont JU, imm., spécimen conservé au Musée d'histoire naturelle de Fribourg.
1938 : 14 juin, Täsch VS, imm. capturé vivant et tué. Spécimen déposé au Musée de zoologie de Lausanne.

En 1848 ou 1849, un individu a été tué à Pfäfers SG ou à Sargans SG, conservé dans la collection d'histoire naturelle de la ville de Schaffhouse. Un autre (mâle adulte) aurait été tué en novembre 1866 au pied du Pilate OW.



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