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La chronique
de Lionel Maumary

Hibou des marais

Lionel Maumary, Oiseaux.ch, 19.10.2011


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Le 1er octobre 2011, Sylvie Pazzi recueille un Hibou des marais blessé à l'aile sur le pâturage du Lessy NE près du Creux du Van. Après deux semaines de soins, il a pu être relâché après avoir récupéré son aptitude au vol. C'est le premier des 3 Hiboux des marais reçus à la Vaux-Lierre en 25 ans qui a pu être relâché.

Cosmopolite, le Hibou des marais est largement distribué à travers l’Eurasie et dans la plus grande partie du Nouveau Monde. La sous-espèce nominale niche de la péninsule Ibérique, de la Grande-Bretagne et de l’Islande à travers la zone tempérée et boréale d’Eurasie jusqu’au Kamtchatka et l’île du Commandeur, puis de l’Alaska à la côte atlantique du Canada. Neuf autres sous-espèces se trouvent en Amérique du Sud jusqu’à la Terre de Feu, sur les îles tropicales du Pacifique et de l’Atlantique, notamment Hawaï, Galapagos et Falkland. Avec environ 12'000 couples, la Fennoscandie héberge 70 % de la population européenne (Russie non comprise), mais la population fluctue grandement en fonction de l’abondance des micromammifères. De petites populations existent en Autriche orientale (lac Neudiedl), Hongrie, Croatie, Roumanie et Espagne (Baélares y compris). La population du Paléarctique occidental hiverne principalement en Europe occidentale, autour de la Méditerranée ainsi que dans la ceinture sahélienne ; la population orientale hiverne dans le sud de l’Asie.

En Suisse, l’espèce est observée chaque année dans les zones humides et plaines cultivées du Plateau, exceptionnellement dans le Jura, les Alpes et au Tessin. En automne, des migrateurs sont irrégulièrement capturés aux cols de Bretolet VS, de la Croix VD, et de Jaman VD ou observés au Gurnigel BE ; au printemps, les sites les plus fréquentés sont le Fanel NE/BE et le Chablais de Cudrefin VD, les Grangettes VD, Préverenges VD, le Wauwilermoos LU, et le delta du Rhin A.

Le passage postnuptial débute en août, s’affirme en septembre pour culminer en octobre et se terminer en novembre, laissant quelques attardés, voire des hivernants, jusqu’en février. Le seul hivernage complet connu est celui d’un ind. du 7 décembre 1958 au 8 mars 1959 dans la région du haut-lac de Zurich. La migration de printemps, qui se manifeste deux fois plus que celle d’automne, débute dans la dernière décade de février, s’intensifie en mars et culmine pendant tout le mois d’avril, se terminant à fin mai ou début juin. La plupart des observations printanières sont diurnes, alors que celles d’automne et d’hiver sont presque exclusivement nocturnes, ce qui pourrait expliquer la différence d’intensité apparente des deux passages.

Entre 1980 et 2000, l’espèce a été observée chaque année en Suisse, sauf en 1993, le nombre d’observations ayant doublé entre les périodes 1980-88 et 1989-2000. Au bord du lac de Constance, on connaît 45 observations de 48 ind. de 1981 à 1997 ; pendant cette période, le nombre d’individus était de 3.0/an, alors qu’il était de 4.5/an de 1970 à 1980. Les années où les campagnols pullulent, le Hibou des marais peut coloniser des régions situées au sud de l’aire de nidification traditionnelle, comme ce fut le cas dans l’ouest de l’Espagne en 1994 ; cette année-là, quelque 360 couples s’y sont reproduits, alors que l’espèce y est normalement très rare. Le même phénomène s’est produit dans le département français limitrophe du Doubs en 1993, lorsque 6 couples se sont reproduits dans le bassin du Drugeon. Les nidifications au Wauwilermoos LU ont également eu lieu lors de pullulations exceptionnelles de campagnols. En Russie, où la population compte 10’000-100'000 couples, un déclin de 50 % a été constaté depuis 1970.

Le Hibou des marais habite les marais, prairies, tourbières, marécages boisés, au nord dans la toundra. Il chasse généralement de nuit ou au crépuscule, occasionnellement aussi pendant la journée, inspectant le terrain d’un vol lent et chaloupé à faible hauteur avec des vols sur place intermittents, à la manière des busards. Il se pose le plus souvent au sol et utilise volontiers des perchoirs dégagés tels que des piquets de clôture comme poste d’affût. Le gîte diurne est généralement à même le sol, occasionnellement dans des buissons ou des arbustes ; en hiver, les oiseaux se rassemblent dans des dortoirs communautaires. Les campagnols forment normalement plus de 90 % de son régime alimentaire. Le plus souvent solitaires, occasionnellement par paires ou par petits groupes de 3-6 individus, les migrateurs séjournent parfois plusieurs jours, au maximum jusqu’à 3 semaines au même dans le même secteur, avec peut-être une velléité de reproduction pour un ind. séjournant au moins du 12 mai au 9 juin 1973 au Fanel BE. Opportuniste, le Hibou des marais sait profiter de l’abondance localisée de campagnols, formant de petites colonies éphémères au sud de l’aire de reproduction régulière, qui disparaissent aussitôt que la population de micromammifères s’effondre ; en Scandinavie, le nombre de reproducteurs dépend directement des cycles de pullulations des campagnols. Certains individus, probablement d’origine nordique, sont très peu farouches : l’un d’eux a même tenté de se poser sur la tête d’un observateur ! L’espèce est généralement silencieuse hors de la période de nidification ; les nicheurs poussent parfois des aboiements ou des séries de 13-16 notes en vol « hou-hou-hou-hou-hou-hou… ».

Le Hibou des marais a exceptionnellement niché au Wauwilermoos LU en 1908 (nid conservé au musée d’histoire naturelle de Zofingue), 1935 avec 2-3 couples et 1939 avec au moins 2 couples. Les nids étaient situés dans des prés humides à même le sol. Contrairement aux autres rapaces nocturnes, la femelle de Hibou des marais construit elle-même son nid. En 1935 au marais de Wauwil, le vol nuptial du mâle, un ballet aérien accompagné de cris et de claquements d’ailes, a été observé dès le 26 mars, aussi pendant la journée ; 3 jeunes ont été découverts le 31 mai, capables de voler 10 à 14 jours plus tard ; un jeune à peine capable de voler provenant d’une deuxième nichée a été trouvé le 18 août. En Europe, la ponte des 5-10 œufs, à 2 jours d’intervalle, a lieu entre mars et juin ; l’incubation, dès la ponte du premier œuf, dure 24-29 jours, et l’élevage des jeunes au nid 12-17 jours, après quoi ils sont encore nourris par le couple pendant 4 à 5 semaines. Les territoires peut être de 10 ha seulement lorsque les proies sont abondantes, alors qu’il peut être 7 fois plus vaste dans le cas contraire.

En Europe centrale, les effectifs de cette espèce ont subi de grosses pertes depuis le XIXe siècle, suite au drainage des marais ; cette tendance s’est renforcée à partir de 1920, ne laissant que des effectifs résiduels isolés avec pour conséquence la disparition de la plupart des régions.



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A propos de Lionel Maumary