Chronique ornithologique
Points de vue et actualité ornithologique par le biologiste Lionel Maumary.
Le Héron garde-bœufs (Bubulcus ibis) à Lausanne-Vidy, une nouvelle espèce nicheuse en Suisse romande
Le 24 juin 2025, à l'aide de son drone, Franck Lehmans découvre un nid de Garde-boeufs au sein de la héronnière du Parc Bourget à Lausanne-Vidy. Aussi surprenant que cela puisse paraître pour cet oiseau facile à observer, c'est une colonie entière comptant au moins 15 individus, avec au moins 6 nids actifs, qui était passée inaperçue dans un des lieux les plus fréquentés du bord du lac ! Cette trouvaille fait suite à l'observation d'un couple affairé à la construction d'un nid le 21 avril 2025 au Parc Bourget par Andreas Weiss. Aucune ponte n'y avait alors été constatée, la nidification était donc considérée comme probable mais sans certitude. Une recherche ciblée a donc été menée par Franck Lehmans au printemps 2026 dans l'ouest lausannois, où jusqu'à 16 individus ont régulièrement été observés, notamment parmi les troupeaux de vaches à Denens.
Photo: Franck Lehmans
L'éloignement de 10 km du site de gagnage par rapport à Vidy a probablement retardé la découverte de la colonie, car les recherches se sont d'abord focalisées dans la région des hauts de Morges. Rétrospectivement, l'observation de 16 Gardeboeufs le 24 avril 2026 à l'île aux oiseaux de Préverenges (Julien Mazenauer) concernait peut-être les nicheurs de Vidy. En analysant les données de l'île aux oiseaux de Préverenges et de toute la région de l'ouest de Lausannois, il apparaît clairement que l'espèce est devenue régulière au printemps surtout à partir de 2019. C'est d'ailleurs du 21 avril 2019 que date la première observation à l'embouchure de la Chamberonne à Vidy (René Tschanz). Dès cette année-là, de nombreuses observations ont été effectuées aux alentours du campus universitaire de Dorigny (UNIL), au sein d'un troupeau de moutons.
Il ne s'agit que de la 3e preuve de reproduction en Suisse de ce petit héron méditerranéen, après celle de 2023 aux Bolle di Magadino TI et du lac de Zoug, cette dernière ayant été apportée le 20 juin 2026 avec 2 ou 3 nids actifs (Carlo Monigatti), 4 jours avant celle de Lausanne. La construction d'un nid, apparemment sans suite, avait également été observée en 2025 à Lugano TI (Clauda Müller com. pers.) La colonie du Parc Bourget est la plus importante de Suisse, avec au moins 6 nids actifs et 15 adultes. Il est possible qu'une partie des Garde-bœufs réutilisent les nids abandonnés des Hérons cendrés (Area cinerea), dont les jeunes se sont envolés en mai. Le 25 juin, nous avons pu y recenser 2 poussins, 7 œufs, 2 poussins fraichement éclos et 2 juvéniles prêts à l'envol, dont un tombé au sol dans la forêt, manifestement incapable de voler, en train de chasser des mouches. Nous avons décidé de l'amener au centre de soins Erminea à Chavornay, où une fracture du coracoïde a été diagnostiquée à l'aile gauche. Ce jeune Garde-boeufs restera donc en soins le temps de son rétablissement.
Evocateur de l'Afrique, où il accompagne les troupeaux de buffles dans la savane, le Garde-boeufs est un colonisateur récent en Europe. Autrefois uniquement présent dans l'Ancien-Monde, il a également envahi l'Amérique et l'Australie au cours du XXe siècle. Il n'est apparu pour la première fois en Suisse qu'en 1974, pour progressivement devenir régulier à la fin du XXe siècle. C'est le moins aquatique des hérons, fréquentant des terrains plus secs comme des prés et des pâturages.
Le Garde-boeufs est surtout répandu dans le sud du Portugal, de l'Espagne et de la France, en Afrique, en Amérique et de l'Inde au Japon, avec des populations isolées en Turquie, au Proche-Orient, au bord de la mer Caspienne, en Australie et en Nouvelle-Zélande. La sous-espèce nominale niche en Europe, en Afrique et en Amérique, 2 autres sous-espèces se trouvant aux Seychelles et du sud de l'Asie à la Nouvelle-Zélande. Dès 1930, il a colonisé spontanément et successivement l'Amérique du Sud, puis l'Amérique Centrale et du Nord à partir de l'Afrique. En Europe, il ne nichait que dans la péninsule Ibérique jusqu'en 1957, lorsqu'il a commencé à s'installer en Camargue F, où des oiseaux originaires d'Espagne ont niché avec succès dès 1968 (première tentative en 1957). En France, il a continué sa progression vers le nord jusqu'en Charente-Maritime sur la côte atlantique et vers l'est jusqu'en Alsace, en partie favorisée par des introductions. Il a colonisé la Sardaigne et la plaine du Pô I dès les années 80. La colonisation des Balkans a été plus lente, avec les premières nidifications au delta du Danube (Roumanie) en 1996 et en Bulgarie en 2020 seulement. Avec environ 69'000 couples, l'Espagne héberge 75% de la population européenne. C'est un migrateur à courte distance dans le nord de son aire de distribution, plus sédentaire au sud, mais qui doit son expansion à des cas extrêmes d'erratisme comme la traversée de l'Atlantique. La population européenne hiverne principalement au sud de la péninsule Ibérique et en Afrique du Nord mais a tendance à se sédentariser en Camargue F. En Suisse, le Héron garde-boeufs est devenu régulier dans la moitié occidentale du pays (surtout dans leSeeland BE/FR) alors qu'il reste très rare et irrégulier à l'est et dans le Jura.
Les migrateurs, très certainement d'origine sauvage, arrivent chez nous principalement de mi-avril à mi-mai, après quoi des oiseaux isolés peuvent être observés pendant tout l'été jusqu'à fin octobre et en novembre, exceptionnellement en hiver ; il s'agit alors surtout d'échappés. Le mois de février est le seul sans aucune donnée.
De toutes les espèces européennes, le Garde-bœufs a connu l'une des progressions les plus remarquables au XXe siècle. La population française, d'où proviennent probablement la plupart des oiseaux observés en Suisse, comptait 5'000 couples en 1998, dont environ 4'000 en Camargue F, alors que l'espèce n'y était qu'accidentelle jusque vers 1950! La première nidification n'y a été prouvée qu'en 1968. Le Garde-boeufs est apparu pour la première fois en Suisse en 1974, en plusieurs localités: le 16 avril à Obergösgen SO (B. Rüegger), les 18 et 19 avril au delta du Rhin A (2 individus; H. Schmid, V. Blum), le 27 avril, du 2 au 4 mai et le 19 juillet au Häftli BE (J.-B. Wasserfallen, M. Gigon, A. & P. Blösch, H. Neuhaus, K. Stauber et al.), du 3 au 8 mai et le 7 juillet au Wollmatinger Ried D (1-2 individus; A. Teichmann, G. Leutenegger, U. Pfaendler et al.), entre le 5 mai et le 28 juin plusieurs fois dans la plaine de la Linth SG (A. & P. Thurston, H. Keller, K. Anderegg, C. Staeheli et al.), le 5 mai près d'Orbe VD (D. Glayre), du 7 au 9 mai à Lavigny VD (B. Genton, R. Hainard), le 11 mai à Bavois VD (J.-P. Reitz), les 13 et 20 juillet au Neeracherried ZH (W. Müller, J. Muff) et entre le 26 juillet et le 18 août plusieurs fois à la retenue de Klingnau AG (M. Pfändler, A. Sutter, A. Lindegger, R. Kunz et al.), ainsi que le 16 août à Radolfzell D (S. Schuster). Finalement un oiseau fut abattu le 5 octobre à Bellechasse FR (J. Codourey). Ces données se rapportent à au moins deux mêmes oiseaux erratiques. L'espèce est devenue régulière depuis 1975 et n'a manqué ensuite qu'en 4 années jusqu'à la fin du XXe siècle, le nombre d'observations ayant bondi dès 1992. Des afflux marqués ont eu lieu en 1977, 1992, 1993, 1994, 1995, 1997, 2000, 2001 et 2002, avec au plus 20 individus différents en 1994. L'afflux de 1992 a été remarqué ailleurs en Europe centrale et de l'Ouest, impliquant probablement des oiseaux camarguais.
Le Garde-boeufs est très grégaire sur ses terrains de nidification, où il forme de denses colonies de reproduction que les oiseaux rallient chaque soir. Strictement diurne, il se nourrit principalement d'insectes, dans des terrains plus secs que les autres espèces de hérons, mais généralement non loin de l'eau. Typiquement, il accompagne les troupeaux de bovins ou d'ovins, profitant de leur piétinement du sol qui fait fuir les invertébrés alors faciles à capturer. En Suisse, la taille des groupes observés reste relativement faible (96 % des observations en 1985-2003 se rapportent à 1-5 individus), étant donné l'éloignement des principales colonies à plus de 300 km en Camargue F. A l'exception des migrateurs manifestement sauvages de mi-avril à mi-mai, il n'est souvent pas possible d'exclure des échappés de captivité, qui constituent au moins 30% des oiseaux observés en Suisse. Ceux-ci proviennent principalement des zoos de Bâle et de Berne (Dählhölzli) et d'une colonie en semi-liberté à Hunawihr (Haut-Rhin F). L'espèce est généralement silencieuse hors des sites de nidification.
L'espèce ne paraît actuellement pas menacée, mais les colonies de reproduction devraient être protégées.
Référence : Maumary, L., L. Vallotton & P. Knaus (2007) : Les oiseaux de Suisse. Station ornithologique suisse et Nos Oiseaux. Sempach et Montmollin.
Oiseaux.ch


